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Mota del Cuervo : les moulins à vent du balcon de la Manche

En traversant la plaine de la Manche espagnole vers la petite ville de Mota del Cuervo, à l'extrême sud-ouest de la province de Cuenca, on aperçoit les moulins bien avant les premières maisons. Sept tours blanchies à la chaux se dressent sur la crête d'une colline rocheuse au-dessus des toits, leurs croix d'ailes sombres tournées vers un ciel immense. La hauteur porte le nom de Balcón de La Mancha, le balcon de la Manche, car de là-haut la plaine semble s'enfuir dans toutes les directions jusqu'à se dissoudre dans la brume. Peu d'endroits expliquent aussi vite, et aussi joliment, pourquoi cette région est devenue le pays des moulins à vent.

Un balcon sur une plaine sans fin

La Manche est l'un des grands plateaux de l'Espagne intérieure : haut perché, sec, écrasé de soleil en été et balayé par le vent une bonne partie de l'année. Ses rivières sont rares et capricieuses, si bien que les moulins à eau qui moulaient le grain ailleurs en Europe n'ont jamais vraiment suffi ici. Là où l'eau faisait défaut, le vent prenait le relais. La colline de Mota del Cuervo est modeste dans l'absolu, mais sur une plaine aussi plate, même une modeste élévation devient une tribune. Depuis les moulins, le regard balaie des vignes, des oliveraies et des champs de céréales cousus d'ocre et de vert, et par temps clair il porte loin vers les provinces voisines, car la ville se trouve près du point où se rejoignent Cuenca, Tolède et Ciudad Real. Montez-y le soir, quand le soleil bas fait rougeoyer la chaux et que le vent pousse régulièrement dans votre dos : le nom local n'a alors plus besoin d'explication. C'est un balcon au sens le plus littéral du terme, un lieu construit pour regarder au loin – et pour attraper le vent.

Sept tours en blanc

L'ensemble de Mota del Cuervo compte sept moulins à vent du type manchego classique : une tour cylindrique trapue en maçonnerie blanchie, une coiffe conique et quatre ailes rectangulaires à treillis que l'on habillait de toile quand le moulin devait travailler. Ils s'alignent librement le long de la crête, assez proches pour former une famille, assez espacés pour que chacun prenne le vent proprement sans le voler à son voisin. Comme dans les groupes plus célèbres de Campo de Criptana et de Consuegra, la file mêle d'authentiques survivants et des reconstructions fidèles, élevées après que la région eut compris que ses moulins en ruine étaient des monuments et non des obstacles. Plusieurs moulins portent un nom propre, selon l'affectueuse habitude manchega de traiter chaque moulin comme un personnage plutôt que comme une machine. L'un d'eux est maintenu en état de marche et ouvre ses portes aux visiteurs, de sorte que l'intérieur d'un moulin de la Manche, avec ses poutres, ses meules et son odeur de vieux bois et de farine, n'est pas seulement décrit mais montré.

El Zurdo, le moulin qui tourne à l'envers

Le personnage le plus célèbre de la colline est le moulin dit El Zurdo, ce qui signifie le gaucher. Le mécanisme des moulins de la Manche tourne par convention dans un sens donné, une habitude transmise de charpentier de moulin en charpentier de moulin au fil des générations. El Zurdo brise la règle : sa machinerie tourne dans le sens opposé. La tradition locale explique l'anomalie par une histoire presque trop belle pour être vérifiée : un meunier gaucher aurait fait agencer l'engrenage à la mesure de ses propres mains. Quelle que soit la part exacte de vérité derrière le récit, ce moulin est régulièrement décrit comme une rareté parmi les moulins espagnols, et il est devenu l'emblème du groupe tout entier. Il y a là quelque chose de juste. La Manche est la patrie de Don Quichotte, le grand contrariant de la littérature, et c'est précisément ici, sur le balcon de la Manche, que se dresse un moulin qui refuse tranquillement de tourner comme les moulins sont censés tourner.

Comment travaille un moulin de la Manche

Un moulin-tour manchego est un édifice compact et ingénieux. Le cylindre blanc comprend généralement trois niveaux. Le rez-de-chaussée servait au stockage et à la réception de la farine moulue. L'étage intermédiaire était la chambre de travail du meunier. Le dernier étage, sous la coiffe conique, abritait le mécanisme : l'arbre portant les ailes, le grand rouet transmettant la rotation vers le bas, et la paire de meules entre lesquelles le grain était écrasé. Seule la coiffe pivote. Pour mettre les ailes face au vent, le meunier faisait tourner le toit entier au moyen d'une longue poutre de bois descendant jusqu'au sol à l'extérieur, qu'il halait autour de la tour jusqu'à ce que les ailes se présentent bien carrées à la brise. Les ailes elles-mêmes n'étaient que des cadres à treillis nus sur lesquels on étendait de la toile – davantage par vent faible, moins par gros temps. Trouver le juste dosage était le cœur du métier : trop peu de toile, et les meules tournaient paresseusement et moulaient mal ; trop, et le moulin pouvait s'emballer, surchauffer les meules, roussir la farine ou, au pire, se détruire lui-même. Un meunier écoutait son moulin comme un marin écoute son gréement.

Petites fenêtres et noms des vents

Montez dans la chambre haute d'un moulin de la Manche et vous remarquerez une couronne de petites fenêtres percées dans le mur juste sous la coiffe. Elles étaient l'œil météorologique du meunier. Par elles, il pouvait surveiller le ciel et la terre dans toutes les directions, jauger un front qui approche et décider quand ajouter de la toile, en retirer, ou arrêter le moulin tout à fait. La tradition manchega associe ces petites ouvertures aux vents eux-mêmes, car les vents de la plaine portent tous de vieux noms que les meuniers connaissaient comme les noms de leurs voisins : le solano qui souffle de l'est, l'ábrego qui arrive doux et humide du sud-ouest, le cierzo qui descend, froid, du nord, et le redoutable matacabras, le tue-chèvres, un vent si rude qu'on lui prêtait le pouvoir d'achever le bétail. Un moulin sur une colline exposée vit entièrement à la merci de ces visiteurs, et tout l'édifice est en réalité un instrument fait pour les lire.

Au pays de Don Quichotte

Personne ne peut écrire sur les moulins de la Manche sans que Cervantès ne regarde par-dessus son épaule. La première partie de Don Quichotte parut en 1605, et son épisode le plus fameux lance le chevalier à l'assaut de moulins à vent qu'il prend pour des géants, tandis que Sancho Panza proteste en vain. Cervantès n'a jamais épinglé la scène à une ville précise, et la moitié de la Manche s'en dispute joyeusement l'honneur depuis. Mota del Cuervo possède un excellent titre à sa part de légende : la ville se trouve sur la Ruta de Don Quijote, l'itinéraire balisé à travers les paysages du roman, et à peu de distance d'El Toboso, le village de Dulcinée, la dame idéalisée du chevalier. Que ces tours précises aient inspiré ou non un écrivain de passage, ce sont exactement les géants que décrit le roman : corps blanc, longs bras, rangés sur une crête contre le ciel. Les visiteurs qui arrivent au crépuscule, quand les ailes se changent en silhouettes noires, finissent généralement par concéder que le vieux chevalier n'avait pas tout à fait tort.

Des moulins qui moulent encore

Ce qui élève Mota del Cuervo au-dessus de la simple carte postale, c'est que la mouture n'y est pas tout à fait un souvenir. Lors d'occasions particulières, la ville habille de toile les ailes d'un moulin en état de marche et moud du grain à l'ancienne, lent morceau de patrimoine vivant saupoudré de farine dont toute la communauté tire fierté ; la plus connue de ces moutures symboliques est dédiée à la cause de la paix. De tels événements comptent, car un moulin qui ne tourne jamais n'est que la moitié de lui-même. Le mécanisme a besoin d'usage comme le métier avait autrefois besoin d'apprentis, et chaque molienda publique transmet le savoir de la toile, du vent et de la pierre à une nouvelle paire de mains. La ville entretient d'autres savoir-faire encore : elle est réputée dans la région pour une tradition potière historiquement portée par ses femmes. Ensemble, ces fils font que la colline ressemble moins à un musée qu'à un grenier que la famille visite toujours.

Sur la carte

Les sept moulins de Mota del Cuervo figurent avec leurs coordonnées, leurs photos et leurs détails sur notre carte interactive, aux côtés des autres grands ensembles de moulins de la Manche, à Campo de Criptana et à Consuegra. En zoomant sur le plateau espagnol, vous pouvez retracer toute la géographie du pays de Quichotte, moulin après moulin, et composer votre propre itinéraire le long du balcon de la Manche. Peu de détours dans l'Espagne intérieure récompensent aussi généreusement la montée.